Thé découverte de septembre: l'utilisation des langages magiques en cartomancie

Le samedi 16 s'est tenu le thé découverte de septembre. Durant celui-ci, nous avons étudié ce qu'apporte la présence de langages magiques aux jeux divinatoires dans lesquels ils apparaissent. Pour ce faire, nous nous sommes concentrés sur trois langages, trois alphabets magiques, à savoir l'aphabet hébraïque, les runes et les ogham (prononcer oram en vieil-irlandais ou oh-am en irlandais moderne).

 

Dans un premier temps, nous nous sommes penchés sur l'alphabet hébraïque car c'est celui que l'on trouve dans le tarot, qu'il s'agisse du Rider-Waite Smith, du Thoth ou de celui d'Oswald Wirth. Avant de nous intéresser à ces trois supports et d'expliquer les occurrences hébraïques qui s'y trouvent, nous avons commencé par rappeler en quoi cet alphabet peut être considéré comme magique et quelle est sa portée spirituelle. Pour cela, nous avons exploré quelques-uns des grands principes de la Kabbale d'une part et avons examiné les valeurs symboliques de certaines lettres d'autre part. Notre exploration nous a conduits à évoquer l'Arbre de Vie et ses différents plans d'application, mais aussi des mythes et des légendes mettant en valeur le pouvoir des lettres et des mots, comme par exemple la création d'Adam et les contes relatant des épisodes liés à la figure du golem.

Les jeux présentés pour illustrer ce thème étaient pour la grande majorité des tarots « classiques », chacun représentant une tradition différente. Ainsi, nous avons observé que le tarot d'Oswald Wirth associait de façon visible une lettre hébraïque à chaque arcane majeur, de même que le Livre de Thoth, où Aleister Crowley a repris tout en les adaptant à son système et à sa vision des choses certains des principes mis en relief par ses prédécesseurs. Quant au Rider-Waite Smith Tarot, nous avons constaté que s'il existe bien des correspondances kabbalistiques de cet ordre entre les lames et les lettres hébraïques, celles-ci ne sont pas exprimées de manière aussi évidente sur les cartes. En effet, elles se trouvent davantage sur le plan symbolique, et c'est la compréhension approfondie de chaque lame qui permet de les déceler. En revanche, on trouve bien des caractères hébraïques sur la Roue de Fortune (lame X). Dans le cercle extérieur de la Roue (i.e. le plus grand) se trouvent deux mots entrelacés : l'un est inscrit dans notre alphabet et forme les mots tarot ou rota tandis que l'autre, en hébreu cette fois, n'est autre que le nom de Dieu (YHVH). Cette occurrence, par sa nature et sa position, est d'autant plus intéressante qu'elle met en relief la connexion de cet alphabet avec le plan sacré, c'est-à-dire celui du divin et de la spiritualité, ainsi qu'avec la portée magique qu'on lui attribue.

L'autre jeu examiné dans le cadre de cette exploration, plus récent celui-là, a quant à lui soulevé de nombreuses questions en ce qui concerne l'utilisation qu'il fait de l'alphabet hébraïque. En effet, l'Oracle de la Triade emploie plusieurs systèmes symboliques qui, une fois assemblés de cette façon, présentent des défauts dans la cohérence de l'ensemble. Si l'on essaie de déchiffrer ces multiples et de les rattacher aux notions qu'ils véhiculent, on se trouve rapidement face à des incohérences qui poussent à se demander pourquoi les symboles en question ont été choisis pour être placés à ces endroits précis. Ces nonsens s'appliquent également aux lettres et mots hébraïques qui apparaissent dans le jeu, ce qui les prive de leur portée symbolique et magique, ou du moins les ampute considérablement. Cet oracle reste un jeu tout à fait convenable, à condition toutefois de ne pas trop chercher à approfondir les significations de la multitude de symboles qu'il présente. Mieux vaut donc, ici, se contenter du sens général des cartes !

 

Nous avons ensuite voyagé vers les contrées germano-scandinaves et vers les Îles Britanniques pour nous intéresser aux runes, ce que certaines des participantes attendaient avec impatience. Tout d'abord, nous sommes revenus sur les origines mythiques et historiques de cet alphabet sacré et magique, ce qui nous a permis de tordre le cou à des idées reçues malheureusement bien ancrées chez beaucoup : non, il n'existe rien de tel que des « runes celtiques » puisque les runes sont d'origine germano-scandinave et ont été acquises par Odin lorsqu'il a passé neuf jours et neuf nuits pendu par le pied à l'Arbre Monde Yggdrasil près du puits de Mimir, sacrifiant son œil afin que les runes lui soient révélées. Ces caractères composés uniquement de lignes droites étaient par exemple gravés par les Germano-Scandinaves sur les pierres tombales de leurs chefs et des plus valeureux guerriers afin que leurs noms et leurs hauts faits ne soient pas oubliés. Les mouvements de populations aidant, lorsqu'ils se sont installés dans les Îles Britanniques, les Saxons ont apporté avec eux leurs coutumes et c'est ainsi que l'on a retrouvé des pierres runiques dans les contrées celtes (en Irlande, notamment) puisqu'elles témoignaient de leurs traditions. On comprend donc à la lumière de ces éléments que les runes n'ont rien de celtique et que cette confusion n'a pas lieu d'être.

Une fois ces rappels effectués, nous avons pu nous pencher sur les utilisations magiques des runes. La nature magique et sacrée de cet alphabet ayant été définie par ses origines mythiques, nous nous sommes intéressés aux multiples manières dont il était employé par les skaldes, c'est-à-dire les poètes, aussi musiciens et chanteurs, qui maîtrisaient le pouvoir du langage et savaient influencer le monde qui les entourait à l'aide des mots, de la musique et du chant. Nous avons alors vu qu'au-delà des conseils qu'elles pouvaient prodiguer aux chefs de guerre pour établir leurs stratégies de bataille, les runes, en tant qu'outils magiques, pouvaient guérir, favoriser la bonne santé du bétail et l'abondance des récoltes ou la prospérité d'une famille ou d'une exploitation agricole, mais qu'elles pouvaient également rendre malade voire tuer, maudire le bétail et les récoltes, provoquant les maladies des bêtes et du grain, et maudire les familles en faisant s'abattre sur celles qui le méritaient selon les skaldes la pauvreté et la maladie. Avec les runes, les mots manifestent l'intention et la concrétisent.

Les jeux présentés étaient plutôt variés dans ce qu'ils mettaient en valeur à propos des runes. Tout d'abord, La Magie des Runes a beaucoup plu car il dépeint de façon très claire les notions et symboles auxquels renvoient les runes. En effet, chaque rune est liée à un aspect de l'existence et dans ce très bel oracle, les illustrations les mettent en relief, ce qui facilite la compréhension et la mémorisation des associations entre les runes et leurs significations. Grâce à Madame Endora's Fortune Cards, nous avons observé de quelle manière cet alphabet est lié au plan sacré et à une conception circulaire du temps, exprimant ainsi un cycle sans fin. Enfin, le jeu publié chez Lo Scarabeo est resté une énigme, tant dans l'incohérence de ses illustrations par rapport aux runes qu'au niveau des runes supplémentaires qu'il inclut. En effet, les illustrations n'ont pas grand-chose à voir avec ce que symbolisent les runes, mais elles ne dépeignent pas non plus des scènes relatives à la vie ou à la mythologie des Germano-Scandinaves. Quant aux « runes » non répertoriées dans les différents alphabets runiques connus, rien ne permet de déterminer leur origine, ce qui affaiblit encore davantage le jeu, d'autant que le livret accompagnateur ne donne aucune explication quant aux différents choix des créateurs de cet oracle.

 

Le troisième langage magique dont il a été question lors de cette séance est celui des ogham, qui nous a entraînés en terres celtes. Bien qu'il n'y ait aucune certitude définitive à ce sujet, on pense que le nom de ce langage sacré aussi appelé « alphabet des arbres » serait dérivé de celui du dieu Ogma, qui n'est autre que le dieu de l'éloquence. On comprend alors le caractère sacré et magique que revêt ce langage dont les utilisations sont relatées non seulement dans les traditions et coutumes des Celtes, mais aussi dans les récits mythologiques où il est notamment employé ponctuellement par Cúchulainn dans l'épopée irlandaise Táin Bó Cúailnge.

Les plus anciennes inscriptions oghamiques connues remontent au IVème siècle où elles retranscrivaient l'irlandais primitif (et ce jusqu'au Vème siècle). Du VIème au IXème siècle, elles retranscrivent ensuite le vieil-irlandais. Les Celtes ne possédaient pas de culture écrite et bannissaient la conservation de la connaissance par voie écrite car cela la désacralisait, ce qui explique que les occurrences d'écritures oghamiques connues aujourd'hui soient tardives et coïncident avec la propagation dans les Îles Britanniques d'autres langues, orales et écrites celles-ci, comme le latin. D'après l'état actuel des connaissances à ce sujet, il est raisonnable de penser que l'écriture oghamique a bénéficié de cette influence, ce qui explique les textes gravés sur des pierres gigantesques.

On sait toutefois que les ogham avaient des applications magiques et qu'ils étaient utilisés en ce sens. Ce système d'écriture à encoches, aisé à graver dans le bois ou dans la pierre, était par nature lié au sacré et à la vision spirituelle qu'avaient les Celtes du Monde. À leurs yeux, le divin et le sacré étaient tout autour d'eux et s'incarnaient dans la nature qui constituait alors un sanctuaire qui les accueillait et avec lequel il fallait vivre en harmonie. Ainsi, les animaux et les végétaux occupaient une place très importante à la fois dans le quotidien et dans les mythes. Il n'est donc pas surprenant de constater que chacun des signes de l'alphabet oghamique portait le nom d'un arbre ou d'un végétal, auquel il était associé symboliquement. De cette façon, on attribuait aux lettres les caractéristiques symboliques propres aux arbres auxquels elles faisaient référence, ce qui rentrait bien sûr en compte dans les rituels magiques.

C'est pourquoi les jeux divinatoires dont on dispose aujourd'hui et qui mettent en avant le langage oghamique prennent la forme soit de baguettes sur lesquelles sont gravées les lettres, soit de cartes dépeignant les arbres dont les ogham tirent leurs noms. Dans ce cas, l'avantage d'un jeu de cartes est de faciliter l'association entre le signe et l'arbre dans l'esprit de l'interprète, ce que font admirablement les deux jeux présentés lors de ce thé découverte. Si l'un illustre pour chaque lettre une scène qui inclut les principaux symboles qui lui sont associés (arbre, animal, etc.), l'autre fait preuve d'une grande subtilité en donnant la part belle aux arbres et en faisant ressortir la manière dont les Celtes pouvaient les considérer en leur prêtant des traits anthropomorphiques, ce qui les rend plus vivants que jamais.

 

Sept. 2017, Runes et langages magiques (jeux)

 

Les jeux présentés lors de cette séance étaient variés tant dans les traditions qu'ils mettaient en valeur que dans leurs identités artistiques. Voilà qui a permis de faire ressortir plusieurs des principaux aspects propres à chacun des langages magiques abordés et de couvrir le panorama le plus large possible les concernant. Ces différents tarots et oracles ont beaucoup plu, chacun pour des raisons diverses, tantôt liées à leur structure et à leur symbolique, tantôt en raison du travail méticuleux réalisé par les artistes. Quant aux réserves plus ou moins appuyées émises par rapport à certains d'entre eux, elles n'ont fait qu'enrichir les discussions en permettant de réfléchir sur les supports que l'on utilise et sur la pertinence des références à certaines des traditions qui y figurent.

 

Sept. 2017, Runes et langages magiques (livres 1)

 

Durant ce thé découverte, j'ai régulièrement fait référence à des ouvrages qui aident à approfondir les sujets que nous avons abordée. N'ayant pas pu les faire figurer sur le document qui est distribué aux participants par manque de place, ils sont présentés sur les photographies ci-dessus et ci-dessous, et vous en trouverez les références bibliographiques à la fin de cet article. Sur la première photographie se trouvent les ouvrages concernant la Kabbale et le tarot d'Aleister Crowley. N'hésitez pas à les consulter et à vous les procurer : tous sont abordables en cela qu'ils présentent les différents concepts simplement, sans pour autant être simplistes.

La seconde photographie propose quant à elle quelques bonnes sources sur les mythologies germano-scandinaves et celtiques. Que vous en soyez déjà amateurs ou que vous les découvriez, je ne peux que vous recommander ces lectures qui vous aideront à mieux comprendre la vision du Monde qu'avaient ces populations !

 

Spet. 2017, Runes et langages magiques (livres 2)

 

Comme on peut le voir à travers ce long article, cette séance fut très riche en découvertes. Grâce à l'exploration des différents aspects liés aux langages magiques abordés, elle a permis aux participantes de se familiariser avec des traditions souvent méconnues et d'en apprendre davantage sur les thèmes examinés. Les solides bases acquises au cours de ce thé découverte les aideront sans nul doute à poursuivre leurs explorations en portant un regard critique sur les jeux qu'elles rencontreront.

Encore une fois, ce fut un bel après-midi, et j'ai eu beaucoup de plaisir à préparer cette rencontre et à l'animer. J'espère que les participantes en ont eu tout autant à y assister ! Je les remercie chaleureusement pour leur présence et pour leurs contributions qui n'ont fait qu'enrichir encore davantage cette séance !

 

À très bientôt autour d'un thé,
Morrigann Moonshadow

 

 

SUR LES PHOTOS :
Photo 1 (jeux) :

Tarot Oswald Wirth (Oswald Wirth). Neuhausen am Rheinfall, CH : AGM-AGMüller, 1976 [Le Livre de Thot(h), 1889].

The Smith-Waite Centennial Tarot Deck (Arthur Edward Waite, Pamela Colman Smith). Stamford, CT: U.S. Games Systems, Inc., 2009.

Thoth Tarot Deck (Aleister Crowley, Lady Frieda Harris). Stamford, CT: U.S. Games Systems, Inc. 1978 [1943].

Oracle de la Triade (Dominike Duplaa). Montpellier : Gange Éditions, 1998.

La Magie des Runes (Voenix). Neuhausen am Rheinfall, CH : AGM-AGMüller, 1996.

Jeu de runes (bois).

Rune Oracle. Torino : Lo Scarabeo, 2004.

Madame Endora's Fortune Cards (Christine Filipak & Joseph Vargo). Cleveland, OH: Monolith Graphics, 2003.

The Green Man Tree Oracle: Ancient wisdom from the spirit of nature (John Matthews, Will Worthington). London: Connexions Book Publishing, 2008 [2003].

Ogham: the Celtic Oracle (Andy Baggott, Peter Pracownik). Neuhausen am Rheinfall, CH : AGMüller Urania, 2004.

 

Photo 2 (livres) :
La kabbale (Gershom Scholem). Paris : Éditions Gallimard [Folio Essais], 1998 [Les Éditions du Cerf ; Keter Publishing House Ltd, 1974].

L'Arbre de Vie selon la Cabale (Z'ev ben Shimon Halevi). Gordes : Les Éditions du Relié, 2009 [Warren Kenton, 1972 ; Éditions Albin Michel, 1985].

La kabbale : Les grands mystères des textes révélés (Samuel Gabirol). Paris : De Vecchi, 2007 [1988].

La Kabbale vivante (Daniel Beresniak). Paris : Éditions Véga, 2009 [Guy Trédaniel Éditeur, 1988].

La Kabbale (Daniel Souffir). Paris : Éditions Grancher [coll. ABC], 2008.

The Chicken Qabalah of Rabbi Lamed Ben Clifford (Lon Milo Duquette). York Beach, ME: Weiser Books, 2001.

The Book of Thoth (Aleister Crowley). San Francisco, CA: Red Wheel/Weiser, 2010 [New York, NY: Ordo Templi Orientis, 1944].

The Thoth Companion: The Key to the True Symbolic Meaning of the Thoth Tarot (Michael Osiris Snuffin). Woodbury, MN: Llewellyn Worldwide, 2009.

Understanding Aleister Crowley's Thoth Tarot: an authoritative examination of the world's most fascinating and magical tarot cards (Lon Milo Duquette). San Francisco, CA - Newburyport, MA: Weiser Books, 2003 [Red Wheel/Weiser].

 

Photo 3 (livres, suite) :
L'Edda Poétique (trad., éd. & ann. Régis Boyer). Paris : Fayard [coll. L'espace intérieur], 1992.

L'Edda : Récits de mythologie nordique par Snorri Sturluson (Snorri Sturluson, trad., éd. & ann. François-Xavier Dillmann). Paris : Éditions Gallimard [coll. L'aube des peuples], 1991.

Les Druides (Christian-J. Guyonvarc'h, Françoise Leroux). Rennes : Éditions Ouest-France, 1986.

Les Celtes : histoire et dictionnaire (Venceslas Kruta). Paris : Robert Laffont [coll. Bouquins], 2000.

L'Alphabet des arbres (Myriam Philibert). Monaco : Éditions du Rocher, 2006.

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